The Rats in the Walls : un centenaire, mon chat, et la restauration monumentale

En 1924, le jeune HP Lovecraft publia dans la revue Weird Tales la nouvelle The Rats in the Walls. Ce fut quant à moi par une nuit d’orage cévenol qu’au gré d’un rayonnage aléatoirement parcouru, ou guidé par l’instinct de mon chat, ou encore poussé par quelque appel à vrai dire indescriptible, je l’ai lue – c’était un siècle après, un siècle de développements moraux et techniques, et culinaires. L’amusement et l’intérêt que ladite lecture centenaire me causa ne furent pas significativement ternis par cette question plus philologique que sentimentale : franchement, il y a cent piges, un tel texte fichait-il la frousse ? Est-il vrai, ou du moins assez vraisemblable, comme le documente l’appareil critique du recueil dont j’avais acquis dans une ruelle touristique et commerçante du vieux Montpellier un exemplaire trop neuf et assurément importé, que Lovecraft se soit vu essuyer un refus au motif que son histoire fût « too horrible for the tender sensibilities of a delicately nurtured publick » ? Diable !

La chose est difficile à imaginer aujourd’hui, et pose une belle question d’histoire des sensibilités et de sociologie du lectorat qu’un cénacle savant et désœuvré – à l’instar de sept explorateurs d’une grotte mystérieuse – pourrait investiguer. Pour ma part, j’y ai surtout vu un formidable (formido –inis, f : l’effroi) et agréable condensé de psychologie de comptoir, d’historicisme littéraire, de fantasmagorie mythologique, d’imaginaire romantique (Felicien Rops, par ailleurs périlleusement associé dans mon esprit aux rollmops), le tout fixé par un vernis scientiste et soutenu par un registre délicieusement ampoulé.

Mon chat toutefois, que les éclairs inspirent, ne s’en tint pas là. « En ce qui me concerne, dit-il (et je crus entendre dans ses trilles une pointe d’ironie contenue), je me demande à quand remonterait une histoire littéraire du rat romanesque ». Je lui répondis que chez Edgar Allan Poe (le nom du personnage principal de la nouvelle, De la Poer, serait un anagramme de son nom), le rat (vorace et timoré) est un adjuvant : il sauve le narrateur de Le Puits et la Pendule (1844) d’un des supplices que lui inflige une Inquisition aussi espagnole que créative. « En aval, continuai-je, il est partout. A m’en tenir à mes lectures ou relectures de 2024, voilà déjà le rat (mort et signifiant) qui peuple le démarrage de La Peste de Camus. Voici le rat (agressif et conquérant), au cœur d’une curieuse nouvelle du communiste tunisien Gilbert Naccache, Le Seigneur des rats, où il est également question de chats et de dictature. Enfin les muridés apparaissent, fiers et inquiétants, mais honorables, dans un des romans fondateurs de la fantasy urbaine, Neverwhere, de Neil Gaiman. Ils y sont d’ailleurs servis par une communauté de traducteurs, les rat-speakers. » Mon comparse me fit remarquer que les chats, eux, n’ont pas besoin de traducteurs pour se faire obéir.

Trève de rats, trève de chat. Elle est bien, cette nouvelle ?

Les phrasés de Providence

Deux ans plus tôt, dans son essai sur la « Literary Composition », le jeune journaliste amateur HPL, à l’âge de 30 ans, citait la Bible de Jacques comme la lecture salutaire par excellence de l’écrivain, celle qui le mieux lui permet de se tenir éloigné du caniveau des magazines populaires. C’est, dans la nouvelle, de ce même roi que date l’abandon d’Exham Priory suite « à une tragédie d’une nature hautement hideuse, bien que largement inexpliquée ».

« Popular magazines inculcate a careless and deplorable style which is hard to unlearn, and which impedes the acquisition of a purer style. If such things must be read, let them be skimmed over as lightly as possible. An excellent habit to cultivate is the analytical study of the King James Bible. For simple yet rich and forceful English, this masterly production is hard to equal; and even though its Saxon vocabulary and poetic rhythm be unsuited to general composition, it is an invaluable model for writers on quaint or imaginative themes. »

J’adore cette langue, qui oscille entre deux pôles du phrasé.

Voici des phrases courtes, simples, factuelles. Économes et linéaires, elles dessinent le cadre spatio-temporel et narrent l’action. Elles invoquent les instances de validation : le récit journalistique des faits, les références aux sciences de l’homme et de la nature.

Mais voilà les périodes, riches en concessives1 , en adjectifs surmodalisés par des adverbes2, en groupes nominaux inutilement périphrastiques3, en doublets quasi-synonymiques, en structures ternaires auto-complaisantes4 et en mille figures et métaphores5 qui convoquent l’anglais des siècles précédents, et qui nourrissent l’exploration toujours plus poussée, dans le superlatif comme dans la diversité, des champs lexicaux du sentiment peureux et de la terreur suggérée.

Me croirez-vous, mon chat s’en inspire, le matin, pour sonner le premier service des croquettes.

Ces périodes vibrantes construisent l’ambiance, et installent l’auteur et le lecteur dans la relation d’un clin d’œil langagier, d’un sociolecte des amateurs du genre, d’une petite mélodie sifflée à deux ou à mille. Tu es en train de lire du Lovecraft, et je sais que tu sais que tu es en train de lire du Lovecraft. Et rien n’interdit de penser que nous sommes toi et moi des personnages de Lovecraft, dans un texte lu par mon chat.

« I heard voices, and yowls, and echoes, but above all there gently rose that impious, insidious scurrying; gently rising, rising, as a stiff bloated corpse gently rises above an oily river that flows under endless onyx bridges to a black, putrid sea. »

Dans ta gueule, Virgile6.

Lignée brisée, éternel retour et stratigraphie écrasée : quand l’atavisme construit un drôle de régime d’historicité

Dans les premières pages, un des motifs les plusieurs curieux (et facile à gloser) de l’exposition du contexte est celui de l’enveloppe cachetée, transmise de père en fils aîné, réputée contenir l’histoire de famille. Cette pratique a-t-elle existé dans le monde des colons américains ? Hélas, l’enveloppe, chez les De La Poer (devenus après l’exil en Amérique les Delapore), a été perdue dans un incendie criminel, en pleine guerre de sécession. Rupture de la ligne intergénérationnelle. Le cadavre dans le placard (ici l’hécatombe dans la crypte) passe dans le canal transgénérationnel. Au même moment, les Delapore quittent le Sud pour devenir des Yankees du Massassuchets. Puis vient la Première guerre : le jeune Delapore rencontre le capitaine Norrys, dont l’oncle possède (ça tombe bien) ledit Prieuré. Norrys lui parle de légendes qui entourent ce vieux domaine familial (tradition orale) que le jeune Delapore partage avec son père dans ses lettres (enregistrement écrit des sources orales, et c’est pas pour dire, mais c’est deux plus tard que Marcel Mauss publie son Manuel d’ethnographie). Comme dans un rite, la légende a un effet performatif :

« It was this legendry which definitely turned my attention to my transatlantic heritage, and made me resolve to purchase and restore the family seat which Norrys showed to Alfred in its picturesque desertion, and offered to get for him at a surprisingly reasonable figure, since his own uncle was the present owner. »

L’atavisme chez Zola, c’est Darwin mal lu. Chez Lovecraft, c’est plutôt quelque chose de l’éternel retour. Delapore père revient en Angleterre, redevient un De La Poer, réinvestit le lieu que son ancêtre, sous Jacques Ier, avait quitté après avoir assassiné toute sa famille avec l’approbation des autorités et des habitants, qui, contrairement aux historiens d’art, n’ont pas perdu la mémoire.

« Architects and antiquarian oved to examine this strange relic of forgotten centuries, but the country folk hated it. The had hated it hundreds of years before, when my ancestors lived there, and they hated it now. »

Le rapport des paysans au Prieuré d’Exham est présentiste (et antagoniste). Celui de Delapore aussi est présentiste (mais dilettante), lui qui veut arracher la ruine au passé, annuler le geste de son ancêtre qui par le meurtre et l’exil a rompu la lignée pluriséculaire et fait basculer le site dans un passé. Le site lui-même est présentiste : les différentes strates « civilisationnelles » (comme on aurait dit à l’époque) s’y mêlent sans se succéder, construisant un effet de permanence et de gloubi-boulga historiciste, une sorte de soupe-à-tout phrygienne (Cybèle), romaine, saxonne, gothique – mais, dans cette nouvelle-ci, pas extraterrestre.

Au sujet des légendes locales, Delapore lui-même reconnait :

« A few of the tales were exceedingly picturesque, and made me wish I had learnt more of the comparative mythology in my youth. »

Le terme pittoresque s’entend au sens littéral.

Contre Viollet-le-Duc ?

Le motif de l’archéologie impie (du sacré profané) parcourt la littérature fantastique et trouve un écho dans The rats in the walls. La nouvelle se conclut en effet par une investigation du sous-sol. Plus tôt, il est question des fragments de légendes déterrés :

« Satisfying myself that no one had heard the rats save the felines and me, I sat in my study till morning; thinking profoundly, and recalling every scrap of legend I had unearthed concerning the building I inhabited. »

Mais plus important ici, et plus étonnant, est le motif de la restauration illégitime. Le point de départ de l’histoire, qui est aussi le début de la nouvelle, contenu dans la toute première phrase du texte, est la décision de De La Poer, après la mort de son fils revenu infirme de la Première guerre, de restaurer l’ancestral domaine et de s’y installer.

« On July 16, 1923, I moved into Exham Priory after the last workman had finished his labours. The restoration had been a stupendous task, for little had remained of the deserted pile but a shell-like ruin; yet because it had been the seat of my ancestors I let no expense deter me. »

Alors qu’il ne restait qu’une « enveloppe en ruines », Delapore, le narrateur autodiégétique met le paquet sur la réhabilitation. Ledit paquet est décrit à plusieurs endroits du texte, y compris pour distinguer les parties d’origine et le fac-simile, à l’instar de ce cabinet ovale de la tour occidentale, sans boiserie, tendue de tapisseries, que ferme une porte gothique, et où des lampes électriques ont été installés sous la forme de faux candelabres.

That night, dispensing as usual with a valet, I retired in the west tower chamber which I had chosen as my own, reached from the study by a stone staircase and short gallery—the former partly ancient, the latter entirely restored. This room was circular, very high, and without wainscotting, being hung with arras which I had myself chosen in London. Seeing that Nigger-Man was with me, I shut the heavy Gothic door and retired by the light of the electric bulbs which so cleverly counterfeited candles, finally switching off the light and sinking on the carved and canopied four-poster, with the venerable cat in his accustomed place across my feet. I did not draw the curtains, but gazed out at the narrow north window which I faced. There was a suspicion of aurora in the sky, and the delicate traceries of the window were pleasantly silhouetted.

Or, voilà qui est tout à fait contraire au goût romantique anglais. Le goût romantique, a fortiori anglais, est bien plus sensible à l’état originel du bâti, alvéolé de nids de corbeaux.

« Exham Priory itself I saw without emotion, a jumble of tottering mediaeval ruins covered with lichens and honeycombed with rooks’ nests, perched perilously upon a precipice, and denuded of floors or other interior features save the stone walls of the separate towers. »

C’est encore le cas aujourd’hui, comme le suggère cette liste de sites du Yorkshire dont on n’imagine pas un OT français reproduire les éléments de com. Pour un romantique et pour un Anglais (que dire d’un romantique anglais) plus c’est en ruine, plus c’est lacunaire, plus ça manifeste les outrages du temps et l’inexorable érosion de tout, mieux c’est. Le travail utile est celui qui fige et magnifie la ruine, non sans installer à proximité immédiate un café, des toilettes proprettes et une boutique. L’entrée « ruins + priory » dans un moteur de recherche est tout à fait fructueuse, et permet par exemple de découvrir le prieuré de Lewes, dont l’article Wikipedia indique en chapeau que « Lewes Priory is a part-demolished medieval Cluniac priory in Lewes, East Sussex in the United Kingdom. The ruins have been designated a Grade I listed building. »

Source : WikiCommons. Le site du prieuré de Lewes illustrent le principe britannique suivant : un bon monument est un monument ruiné.

Ce n’est pas qu’un sentiment, c’est une théorie. En effet, dans l’Angleterre du XIXe siècle, cette sensibilité s’est trouvée un débouché ou un nutriment dans la doctrine du socialiste John Ruskin, pour qui la restauration est « the most total destruction which a building can suffer » (The Lamp of Memory, chapitre VI des Sept lampes de l’architecture), et pour qui c’est « la souillure dorée du temps » qui inocule au bâtiment « le langage de la vie » :

« it is in that golden stain of time, that we are to look for the real light, and colour, and preciousness of architecture; and it is not until a building has assumed this character, till it has been entrusted with the fame, and hallowed by the deeds of men, till its walls have been witnesses of suffering, and its pillars rise out of the shadows of death, that its existence, more lasting as it is than that of the natural objects of the world around it, can be gifted with even so much as these possess, of language of life. »7

En France, la même sensibilité romantique a éphémèrement irrigué les classes dominantes (à l’époque de la naissance des MH et de l’École des chartes), notamment à travers la profusion de l’imagerie gravée des différents Voyages pittoresques, et plus anecdotiquement dans des romans (Victor Hugo et compagnie).

Paysage avec bâtiment en ruine. Source : Memonum.

Mais elle a été balayée par le mouvement scientiste, et notamment par Viollet-le-Duc, pour qui restaurer un bâtiment, selon une formule célèbre, « ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. » C’est la restauration dite « stylistique ». C’est Vézelay, c’est Carcassonne, c’est Pierrefonds.

Vézelay avant sa restauration, aquarelle de Viollet-le-Duc, conservée à la MAP, et présentée par Charlotte Denoël sur le site L’Histoire par l’image. L’état actuel de la basilique est très différent.

Et c’est, dans la nouvelle, l’outrage que Delapore fait subir à son prieuré. Quelle folie ! Qui saurait s’étonner, dans ces conditions, qu’il échoue dans un asile. La morale de cette nouvelle est donc :

En matière de restauration d’art et de patrimoine, une erreur de doctrine conduit à l’anthropophagie.

  1. « the glories of a proud and honorable, if somewhat reserved and unsocial Virginia line » ↩︎
  2. « causing the somewhat peculiar designs to execute a singular dance of death » ↩︎
  3. « incendiary outrage » ↩︎
  4. « to its mots, bats, and cobwebs ! » ; « its perpetrator escaped honoured, unharmed, and undisguised to Virginia » ↩︎
  5. « as I merged into the greyness of Massachussets business life » ↩︎
  6. Le livre VI de l’Enéide, résumé et traduit : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/virg/V06-Plan.html ↩︎
  7. John Ruskin, cité dans https://gonzalomunozvera.com/papers-Ruskin-and-the-ruins-the-stain-of-time-in-architecture ↩︎

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