Alors qu’un quatrième épisode de la franchise est imminent, Netflix et toute bonne médiathèque vous proposent de revoir, 40 ans après, le film qui propulsa la carrière de la première superstar noire du cinéma mondial. Ce film, à qui le thème électro de Faltermayer survivra longtemps, faut-il le revoir ? Quand l’extrême droite est aux portes du pouvoir (2024 ou 2026), nous nous posons ici des questions sans intérêt, en prévision d’une soirée calamiteuse.

La jambe du jean, comme dans une miniature du XIIIe siècle, enjambe le cadre de l’image, et magnifie la sneaker. Le gros calibre est tenu négligemment. Le titre bichrome, à double typographie (écho au contraste de la voiture de luxe sur triste fond urbain), exprime le motif du contraste des villes et des styles. Un graphisme de la cool attitude ? (et du placement de produits ?)
Le saturday night live, l’esthétique du clip et le scénario transparent : Eddie Murphy ou un art comique US
Signalons tout d’abord qu’à la question résolument franco-centrée, et plus encore inutile, de savoir si Eddie Murphy est un Louis de Funès noir américain, incertitude qui ne taraude personne, nul n’a la réponse. Il est également argumentable que Jean-Paul Belmondo ait été un Eddie Murphy blanc par anticipation. Il se peut enfin, comme l’indiquait en 1985 Colette Godard, une des critiques historiques du journal Le Monde, que l’acteur et son personnage ne fassent qu’un avec l’intemporel Scapin1.
« c’est Scapin, l’éternel zonard métèque, roi de la débrouille, indiscipliné mais efficace, pas vraiment scrupuleux, surtout avec les puissants, mais généreux. Quand il gagne trois sous, il ne les donne pas, il en dépense quatre avec ses copains. »
« À vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me soient impossibles,
quand je m’en veux mêler. J’ai sans doute reçu du Ciel un génie assez
beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d’esprit, de ces
galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de
fourberies… »
Mais ce qu’on retient d’ordinaire du Flic de Beverly Hills, et de l’heure de gloire d’Eddie Murphy au début des années 80, c’est que pour la première fois un homme de couleur figure parmi les principales stars de Hollywood (ouvrant la voie à Denzel Washington, Morgan Freeman, Samuel L. Jackson et Will Smith), qui plus est parmi acteurs les mieux payés (aux cotés de Clint Eastwood et Silvester Stallone). Le cinéma suit ainsi, avec une ou deux décennies de retard, un mouvement initié dans une autre industrie culturelle, la musique. A l’époque où Jimmy Hendrix s’adressait aux jeunes hippies blancs des sixties, ou, quand après l’album Natty Head (1974) Bob Marley devenait une star mondiale, Sidney Poitier, lui, n’avait pas la même aura, tandis que Jim Kelly demeurait circonscrit dans la Blaxpoitation. Ce changement d’époque a été préparé par le petit écran. La même année commence le Cosby Show2, sitcom familiale et bourgeoise des années 70.
Le point commun avec Louis de Funès, c’est l’art du mime et de la mimique. Et en cela, Murphy renoue, pour en détourner les codes, avec l’époque des blacks minstrels et avec le versant noir du burlesque des années 30. Dans les même années, John Landis, qui réalisera l’opus 3 de la franchise, met en exergue la figure de Cab Calloway dans les Blues Brothers.
Dans Un flic à Beverly Hills, un scénario aussi affligeant que les résultats électoraux d’aujourd’hui, et un montage aussi formaté et plat que le spectacle télévisuel que ceux-ci occasionnent, montage inspiré (la créativité graphique en moins) des clips musicaux qui connaissent alors, depuis cinq ou six ans, leur premier âge d’or, permettent au cinéma de s’effacer en conscience derrière la jubilation des improvisateurs virtuoses. Eddie Murphy est issu de l’émission culte Saturday Night Live (1975), berceau mondial du stand up (un comédien, une scène, un public, des punch lines à gogo, des sketches courts contenant une petite dose de violence, et le risque à chaque instant d’être débarqué par le public).
Au début du XXIe siècle, on a vu les genres du blockbuster à effets spéciaux et du spectacle sportif se réaligner formellement sur les codes et attendus du jeu vidéo, comme l’illustrent bien l’évolution de la franchise Star Wars et le comportement des plus grands joueurs de foot sur le terrain. Au début des années 80, dans le genre de la comédie d’action, s’opérait un melting post du téléfilm, du clip musical et de l’émission de divertissement.
Lexicographie et typologie : pour avancer enfin sur la question du hardboiled cop
Dès ses origines, le cinéma américain a alimenté le réservoir mondial contemporain des mythes au travers de grands genres. Plusieurs appartiennent au vaste champ de l’« action movie » : le western, la science-fiction (surtout à partir de la fin des années 80), et le hardboiled cop movie (dès les années 30, mais avec un revival à partir des années 70). Le hardboiled cop movie est une catégorie majeure de la culture mondiale.
Dans un bon hardboiled cop movie, le personnage du hardboiled cop répond à quelques critères. N’est pas un hardboiled cop qui veut. Il ne suffit pas d’être un héros. A rebours d’un Zorro, d’un Batman, d’un Robin des Bois, héritiers lointains du Roi Caché, puissants masqués du service des faibles, mais aussi d’un Sherlock Holmes, plus ou moins petit bourgeois (selon les états et les aspects du mythe), asocial garant de l’ordre social, caméléon navigant avec fluidité cognitive et physique dans toute la gamme de la société, des Arsene Lupin, Simon Templar et Monte Christo, qui, un peu d’ésotérisme aidant, accèdent à ou héritent de la plus grande richesse pour se venger du monde, d’un Hercule Poirot qui, Belge, Belge, Belge, partage les goûts et manières de la classe rentière et de loisirs du monde occidental en hommage à Thorstein Veblen, le hard-boiled cop est fier de provenir des marges et d’y rester, car la vraie justice ne s’incarne qu’en dehors de l’institution. Il enquête bien sûr dans des milieux les plus aisés, où l’opulence est antonyme d’innocence. Le hard boiled cop est né du roman noir américain, où il assume un côté un peu communiste, voir, comme Nestor Burma dans le Paris d’après-guerre, très anarchiste. Humphrey Bogart, dans le Faucon Maltais, en est un modèle. Les spécialistes du genre en brandiraient des dizaines d’autres.
A ce stade, le lecteur déjà démoralisé de cet article m’interpelle et m’apostrophe :
– Vil snob, pourquoi ne cesses-tu de quoter la formule en anglais, outre que, docile, tu te soumets trop systémiquement à la règle typographique d’usage des italiques pour tout emprunt à une langue étrangère ou binationale ? (étant entendu que l’anglais, langue mondiale, peut être considérée comme binationale partout hors de l’ancien empire britannique).
– Je comprends ta peine, honorable lecteur, mais continuerai, jusqu’à la fin de cet article, et peut-être au-delà si l’au-delà existe, de parler du hardboiled cop, tant par goût des exercices d’orthophonie qu’en raison d’un argument quasi syllogistique et pleinement autocratique, que voici.
1. Tu conviendras que la traduction usitée, « dur-à-cuire », est à tout à fait déceptrice, en ceci qu’elle ne restitue rien de l’image connotée de l’œuf dur (hardboiled egg). 1bis (digression dilatoire). Tu remarqueras qu’il faut attendre les années 90 pour voir apparaître avec Bruce Willis et Vin Diesel des hard boiled cops chauves (dont la calvitie restitue l’image plus nettement dénotative de l’œuf dur). 2. Une approche littérale de la traduction nous conduirait à quelque chose comme le FRAE (flic rétif à l’ébullition) ou le FTB (flic trop bouilli), ce qui est, comme on dit dans la novlangue des années 2020, peu inspirant. 3. Il n’est pas absolument impossible que l’usage répété du syntagme hardboiled cop draine vers ce blog un public anglophone et amateur de films d’action débiles, ce qui serait, comme on dit la novlangue des années 2015, disruptif.
Cet utile point lexicographique sur le hardboiled cop étant clos, il reste que la riche production des années 70-80 dans le domaine des hardboiled cop movies n’est pas sans – comme on disait la novlangue des années 2010 – poser question : l’humble spectateur, après qu’il a préalablement renoncé à tout désir esthétique exigeant et plus largement tourné le dos à la moindre ambition cinéphilique, bu une bière maltée en cachette de sa femme et, fatigué par une rude journée de labeur dans les mécanismes sociaux immatures et improductifs d’une grande entreprise, collectivité ou administration (lequel labeur lui a causé des fantasmes de hardboiled salarié), a décidé de se mater un bon vieux film de hardboiled cop des années 70 ou 80, comment choisit-il ? Que s’oriente-t-il ? Quoi pense-t-il ?
C’est ici, devant l’abyme, que peut le sauver une approche intellectuelle dont les mécanismes jouissifs sont manifestes à qui l’a pratiquée, j’ai nommé : la typologie – le discours sur les types, ce qui inclut les sales types. Cette approche peut le sauver, disai-je, aussi facilement que le hardboiled cop Axel Foley sauve la pauvre ex-étudiante en art idéaliste et créative (et jolie), devenue galeriste, compromise dans l’art contemporain (mais toujours jolie), des mains d’un mafieux post-soviétique avant l’heure (avant la chute du Mur du Berlin), lui-même financeur de la galerie – motif scénaristique profond qui laisse toutefois le spectateur dans l’ignorance crasse de ce que fut le sujet de son mémoire de DNSEP (à la future galeriste jolie).
Avant d’aller plus loin, et sans faire offense au lecteur, qui n’est pas illettré, rappelons tout de même deux fondamentaux : 1/ tous les hardboiled cops sont teigneux, 2/ toute bonne typologie est une triade. Donc de distinguer :
- Le violent-teigneux : Dirty Harry distribue pains et plombs avec l’implication et, peut-être, l’amour que requièrent ses activités répétitives (et la société décadantiste à laquelle il résiste).
- Le doux-teigneux : Colombo aurait mérité de figurer au sommaire du Petit éloge de la douceur de Stéphane Audeguy, lequel écrivain nous indique que la douceur « commande une sorte de guérilla, avec ses caches d’armes, ses décrochages, ses pièges et ses alliances »3.
- Axel Foley incarne le type du cool-teigneux. Héritier peut-être du flegme britannique d’un James Bond ou d’un John Steele, de la facétie d’un Simon Templar (plus voyou que flic, mais tout à fait hardboiled et cool), assurément de la décontraction de Starsky et Hutch, il est avant tout celui qui gardant l’esprit froid, prend plaisir à la blague, entretient avec le crime et le monde en général un savant rapport de désinvolture sublime. Il incarne l’esthétique dominante des années 80 : la cool attitude.
Art du kitsch et cool attitude : boîte à rythmes, grosses caisses et stéréotypes féminins
[en cours.]
Le cinéma, quand il est daté, partage avec l’archive une qualité hédoniste : il nous offre la possibilité d’une confrontation jouissive à un écart à la norme, à notre norme (contemporaine). Le plaisir qui en découle, certes un peu cérébral, est à mille lieux de la nostalgie : il tient de l’exotisme.
A la fois cinéma et archive, le film documentaire Numéros Zéro, que Raymond Depardon a consacré à la naissance d’un éphémère quotidien rocardien, fournit une bonne dose de ce plaisir. J’ai le souvenir d’une scène où les gestes et propos condescendants, machistes, déplacés du rédacteur en chef à l’égard de la journaliste femme (dont les réactions manifestent a minima l’agacement) semblent aujourd’hui venir d’une autre planète.
Conformément à la mécanique du Stand Up (et à la narrativité du blockbuster), les personnages d’Un flic à Beverly Hills sont essentiellement des stéréotypes. Les femmes n’y coupent pas. Stripteaseuses, victimes ou femmes fatales y sont les trois modalités de la femme. Leur valence partagée se situe du côté des arts décoratifs, dans une esthétique elle-même datée, sans doute pour le plus grand plaisir des amateurs d’une histoire des looks (comme il y avait jadis des amateurs de mobilier).
Côte est, côte ouest : un clivage au tiers manquant ?
L’opposition de Détroit, l’une des capitales de la Rust Belt, cette ceinture du Nord dont le basculement inattendu offrira 30 ans plus tard la victoire à Donald Trump (2016), et de Los Angeles, ville friquée et éduquée, capitale du cinéma, court tout le long du film. Les apparts miteux de Detroit contrastent avec les mansions princières de Californie, les truands à la petite semelle (qui écument bars louches et garages interlopes) avec les magnats du crime (habitués des restaurants et galeries d’art contemporain), le costard cravate des flics du county de LA avec le blouson sportif des Detroit Lions, les registres de langue… Axel Foley (son nom n’est pas dû au hasard) surjoue le plouc qui assume son baratin dans une côte ouest faussement civilisée. Passé le générique du premier épisode de la franchise, dont les images photographiquement très réussies empruntent presque au registre du cinéma documentaire, le motif apparait certes un peu grossier, mais reste efficace.
Une génération avant l’accession d’un autre clown à la présidence de la première puissance mondiale, le film et son ressort géographico-comique laissent dans un complet hors champ (comme on dit dans la novlangue critique des années 2020 : ils invisibilisent) l’Amérique profonde, rurale, le deep south, celle des trucks et des stations service, de la grande chaleur et des grandes distances, celle que Clint Eastwood magnifiera. Comme si l’histoire ne se jouait que dans un duel de la ville pauvre (et black) et la ville cossue (et blanche).
L’année même de la sortie du film de Martin Brest, un autre film, au titre éminemment géographique et paradoxal, recevait la Palme d’Or.
Je ne me hasarderais pas à comparer les résultats au box office des deux productions, ni leurs budgets respectifs. Je ne me hasarderai pas à les comparer du tout. Dans quelques heures, je regarderai (sic) la soirée électorale du 7 juillet 2024. Et, faute de connaître dans ma génération une politique digne du très grand écran, contraint de n’y trouver au format carré que punchlines, stéréotypes, confusion du récit et de l’histoire (et adhésion aux récits les plus simples), simagrées moins talentueuses et autrement moins divertissantes que celles d’un Funès-Murphy, il n’est pas exclu qu’espérant le surgissement inattendu d’un Scapin du XXIe siècle, je ne coupe le son, et passe en boucle ceci :
- Colette Godard, « Le Scapin de la côte Ouest », 29 mars 1985, article ↩︎
- « Les Noirs au cinéma. Grâce à la télévision », dans Le Monde, 9 septembre 1986. « C’est la télévision qui, soir après soir, fait entrer les Noirs dans tous les foyers. (…) Et surtout le Cosby Show. L’émission est hebdomadaire. Elle se passe dans une famille de bourgeois noirs, une famille comme les autres – problème de rentrée des classes, mais pas la négritude comme problème unique. Le feuilleton est tellement efficace que l’Amérique blanche s’identifie à la famille noire. »
↩︎


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